Voici notre nouveau Duo d'août avec Caro du blog " les heures de coton ".

Caro a choisi cette citation de Françoise Sagan - extraite de Bonjour tristesse -  que nous  pourrons utiliser comme bon nous semble:

"Il n'y a pas d'âge pour réapprendre à vivre. On dirait même qu'on ne fait que ça, toute sa vie. Repartir. Recommencer. Respirer à nouveau. Comme si on n'apprenait jamais rien de l'existence, sauf parfois, une caractéristique de soi-même."

 Aujourd'hui, voici le texte de Caro, le mien sera publié le 22 aout.

 

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Fin de partie

Il est assez moche ce café, le genre vintage défraîchi. Pas érigé en style assumé comme dans certains quartiers de Paris. Non ici ça penche plutôt vers le vieillot. Parce que l’on n’a pas jugé bon de changer les tables en formica et les chaises rouge orangé. Ou parce qu’il n’y avait pas assez d’argent et que payer l’étudiant qui fait office de serveur le soir, au black, c’est déjà raide.

J’ai choisi le coin qui donne sur le trottoir ou plutôt ce qui fait office de terrasse avec vue directe sur la rue. Heureusement c’est août, année de canicule. La ville compte ses touristes puisque ses habitants se sont exilés derrière leurs volets clos ou sur une plage brûlante, la mer toute proche.

Je pose devant moi le bristol avec l’adresse et l’heure du rendez-vous. Au dos une citation de Sagan recopiée à l’encre bleue « Il n'y a pas d'âge pour réapprendre à vivre. On dirait même qu'on ne fait que ça toute sa vie : repartir, recommencer, respirer à nouveau. Comme si on n'apprenait jamais rien sur l'existence, sauf parfois une caractéristique de soi-même, une endurance, une vaillance, une légèreté, quand ce n'est pas une impuissance, une lâcheté. »

J’avais trouvé l’invitation dans ma boîte aux lettres le lendemain du 15 août. C’était lui bien sûr, quinze ans sans se voir, sans la moindre nouvelle d’ailleurs. Sans même un écho sur les réseaux sociaux. Même pas une fausse rumeur chez d’anciennes connaissances communes.

Comment avait-il pu avoir mon adresse…

Je commande une limonade. Je m’étonne de la présence d’un portrait à la sanguine d’une enfant avec un gros nœud dans les cheveux. Croyait-on vraiment amadouer avec cette mièvrerie les gamines de l’institution Sainte-Solange toute proche ? Qu’elles viendraient en joyeuses bandes déguster leurs sodas dans une pénombre bon marché ? Pourquoi pas puisque certain y invite le passé.

Il sera là dans quelques minutes. Nous nous sommes aimés, de loin, sur la pointe des pieds, comme un interdit. Du bout des yeux et à pleins cœurs. Une étrange danse, d’amitié et de passion retenue, de non-dits, de mots absents.

Pendant nos pauses-déjeuner au boulot, nous jouions aux échecs ; nous avons ensuite fréquenté le même club, avons participé à bon nombre de tournois de plus en plus éloignés. Le soir, dans ces villes dont nous ne connaîtrions que les hôtels F1 et les salles des fêtes, nous faussions compagnie à nos camarades de chambrée et parlions des heures. Se frôler sans se mettre en danger. Se faire mal. S’écorcher le cœur.

Finalement, nous n’étions que deux pions noir et blanc sur nos échiquiers respectifs. Quelques coups donnés par nos vies professionnelles et la fin de partie devint évidente. Un lundi, il me prévint qu’il allait quitter la ville ; sa copine le suivait. Je ne regimbai pas, cela aurait pu être moi. Ensuite, il connut le sort réservé à ceux qui partent : un oubli rapide. A une exception près ; nous pouvions nous quitter, nous ne pourrions arracher à nos vies ce qui nous liait. C’est avec ces paroles que je le laissai partir.

Il est là devant moi. Il s’assoit, commande. Evidemment, nous avons changé, physiquement en tout cas. Je me moque gentiment, alors qu’il se penche pour m’embrasser : « C’est pas un peu ado, d’envoyer à de vieilles copines des citations comme ouverture ! » Son visage s’approche du mien. Il porte encore ce parfum avec ce soupçon d’essence de citron que j’ai toujours aimé. Je lui en fais la remarque, il acquiesce. Nous rions et cette légèreté transparente que nous n’avions jamais connue me désarçonne.

Il pousse sa tasse et ouvre devant moi un échiquier de voyage. « Tu joues toujours ? » Je secoue la tête. Les échecs, c’était nous. C’était repenser à lui et mesurer ce que nous nous étions interdit. Impossible. « Tant mieux, parce que j’ai potassé tous nos classiques. J’ai vu ce que j’avais raté, par lâcheté. Je me croyais un héros romantique ! Je n’étais que stupide. »

Il cherche un instant ses mots comme s’il allait prononcer un serment scellé dans le sang. Le symbolisme pointe le bout de son nez. Sa voix enjouée se fait presque grave. « Les blancs sont pour toi. Mais je te préviens, aujourd’hui je viens reprendre ma dame. Parce que, dans la réalité, il n’y a qu’une seule partie, une seule chance, et qu’il faut savoir bien la jouer. » Nous plaçons nos pièces sur les cases noires et blanches. Je me concentre quelques minutes. Je me rappelle vaguement l’ouverture anglaise. Je pose le pion blanc ; la fin de partie me semble évidente.

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