J'avais atterri dans ce bar parce qu’il fallait que je m’égoutte. la pluie n’en finissait pas de battre le pavé parisien.

Je n'aimais pas le Jazz, en tout cas pas celui qui se jouait là, mais au moins j’étais à l’abri.

La petite salle exhalait une vague odeur de transpiration et  les gens saluaient les improvisations des musiciens en sirotant leurs verres. L’homme à côté de moi, un américain aux dents blanches, n'arrêtait pas de ponctuer les phrases qu’il adressait à son voisin de " So what ? (1) " et son souffle chargé d'alcool m’arrivait par vagues.

Je n'avais jamais aimé les Américains, peut-être parce que je croyais qu’ils affichaient sur leur visage le masque des conquérants. A un moment, le type s’est aperçu de ma présence et m’a glissé d’un air entendu.

-          Vous  entendre l’accord so special ?

J’ai  hoché la tête, sans doute par politesse, et j’ai senti le  battement de son pied contre le mien. Dehors la pluie continuait sa lessive de printemps et le saxo jouait comme si le monde n’existait plus. L’Américain s’est approché de moi et  m’a chuchoté d’une voix de contrebasse.

-          So what ?

Comme je ne répondais pas il a ajouté.

- Vous, moi, Paris, la pluie, le clavier des corps…

J’ai répété bêtement «  Le clavier des corps » et l’homme m’a souri. Ce type avait du vocabulaire, un poète peut-être, mais cela suffisait-il ?  J’ai commandé un deuxième whisky et il a éclaté de rire  en disant.

-          Good ! The more you drink, the more you feel in the mood  ! (2)

Il n’avait pas tort. Quand nous sommes partis en taxi, une heure plus tard, je lui trouvais presque du charme. Et quand il a fredonné au creux de mon oreille un blues que je ne connaissais pas alors que la pluie martelait la fenêtre de sa chambre d’hôtel,  j’ai collé mon corps contre le sien et je lui ai dit.

-          So what ?

 

 (1) Et alors ?

(2) Parfait ! Plus vous buvez, plus vous êtes dans l'ambiance

 

PS : Prochain texte le 14 août, en principe... So what ?