Voici notre duo de février. Cette fois-ci nous nous sommes donnés comme contrainte d’utiliser ce vers de Guy Goffette :   j’avais dix ans et plus de voyages dans mes poches que les grands navigateurs

Aujourd’hui vous pouvez lire mon texte. Celui de Caro sera publié le 26 février.

 

 

La petite fille au mouchoir brodé

 

Sur cette photo, j’avais dix ans et plus de voyages dans mes poches que les grands navigateurs. Maintenant j’en ai 60.

Oui, j’ai été enfant, des photos le prouvent. Par exemple celle où je suis à la distribution des prix, celle où je suis à la plage, dans un maillot de bain trop grand pour moi, celle où je crie dans un pré en me bouchant les oreilles. J’avais l’air vivant, avant.

Et maintenant ? Suis-je mort ?  Je respire encore, c’est vrai, mais si mal. Pourquoi ?

Je pose des questions, mais les réponses me fuient, comme les gens, ou bien est-ce moi qui les fuis ? Mon corps gauche ressemble à celui d’un épouvantail battu par les vents et je marche toujours vouté.

La dernière fois, au square où je m’attarde pour regarder jouer les enfants, une petite fille s’est approchée du banc où j’étais assis. Elle a montré mon chapeau noir, informe, aussi mou que mon grand corps perclus et elle m’a dit.

-          Il est pas beau ton chapeau. Il est triste. Toi aussi t’es triste.

J’ai acquiescé. Que pouvais-je faire d’autre ? Et elle a ajouté.

-          Pourquoi t’es triste ?

Je lui ai répondu que je ne savais pas pourquoi.

-          Demande à ta maman de t’aider.

Sa réponse m’a fait sourire. Je lui ai expliqué que ma maman était morte et ça l’a rendue triste. Alors j’ai essayé de la consoler.

-          Tu sais elle était vieille et malade, alors c’était mieux pour elle.

-          Et ton papa ?

-          Je le connais pas. Ma mère n’a jamais voulu me donner son nom, même sur son lit de mort.

Je me demande pourquoi je lui ai raconté  tout ça alors que je n’en avais jamais rien dit à personne. Mes larmes ont commencé à couler et elle m’a tendu un mouchoir blanc où étaient brodées les lettres S. R.  D’un ton maternel elle m’a dit.

-          Tiens, essuie tes yeux.

J’ai obéi et elle m’a demandé de garder le mouchoir parce qu’elle ne l’aimait pas. J’ai voulu savoir pourquoi et elle a rétorqué.

-          C’est à cause des deux lettres.

Je lui ai demandé qui était S.R., mais son visage s’est aussitôt fermé et je n’ai pas insisté. J’ai juste ajouté, curieux.

-          Elle est où ta maman ?

-          Là-bas, a-t-elle dit, et elle a fait un geste vague en montrant l’entrée du square où il n’y avait personne.

-          Et ton papa ?

-          Il est mort il y a longtemps,  je me souviens plus de lui.

-          Alors on est un peu pareil toi et moi, ai-je répondu.

-          C’est vrai, mais moi je viens d’ailleurs, et ailleurs les gens sont pas tristes comme toi.

J’ai failli lui dire qu’elle avait bien de la chance de venir d’ailleurs mais je me suis tu, et elle aussi. Après quelques secondes je lui ai confié, avec cette vantardise digne d’un enfant de 10 ans.

-          Quand j’avais ton âge, j’avais plus de voyages dans mes poches que les grands navigateurs.

Elle m’a regardé, surprise, et m’a posé une question qui ne m’a jamais quitté depuis.

-          Et pourquoi tu as arrêté de voyager alors ?

Je suis souvent retourné au square, mais je n’ai jamais revu la petite fille. Si je n’avais conservé son mouchoir brodé, je me demanderais même si elle a existé. Pourtant, une chose est sûre : je n’ai jamais oublié sa question. Je me lève avec, je me couche avec, chaque jour, sans avoir encore trouvé de réponse…