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Pour ce Duo de décembre, deux accroches, l'une étant le baise-en-ville, la deuxième étant ce site.

Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera en ligne le mercredi 21 décembre.

 

BAISENVILLE

Depuis plus de 25 ans, il vient tous les ans à la même période, souvent le samedi avant Noël.

Je venais d’être embauchée quand je l’ai servi pour la première fois. Il a demandé un baisenville. J’ai rougi ; il a sans doute cru, à raison, que j’étais une oie blanche. Surtout, je trouvais le mot tellement incongru dans la bouche de ce jeune homme falot. Il est revenu ensuite chaque année, choisissant au tout début un cadeau modeste, un porte-clef ou un étui à stylo, au cuir classique. L’achat d’un bracelet type Hermès le vit réapparaître au Noël suivant, toujours aussi effacé, un mince jonc à l’annulaire.

Ce matin, je suis descendue aux archives de la comptabilité et j’ai rassemblé dans mon carnet tous les doubles de ses factures. Quelques rares documents où le montant de ses achats s’était avéré peu élevé. Une simple réparation ou l’acquisition d’une ceinture. Puis, les sommes avaient augmenté. Tous les trois ans, des cartables dans des marques au bon rapport qualité prix – les jumeaux grandissaient. Une pochette de soirée pour madame – la première – qu’il avait fait envelopper dans un papier de soie pervenche.

La fidélité qu’il montrait envers notre Maison me plaisait. J’aimais le lire dans ses emplettes, je le contemplais discrètement alors qu’il caressait les coutures fines d’un Tote bag à la sobriété toute masculine. Je souriais à cette assurance qui s’attachait progressivement à sa mince stature. Je m’amusais de ses années bourgeoises où il ne semblait ne jurer que par les Ateliers Auguste. Vers le milieu de la trentaine, il changea : des Herschel pour les enfants, un sac week-end pour lui, et, au final, rayon femme, deux sacs hobo pour Noël, tous deux onéreux et chics, classique pour l’une, tendance pour l’autre. L’alliance avait disparu. Alors qu’il quittait la boutique les bras encombrés de paquets, je me remémorais le jeune garçon à l’imperméable usé, la silhouette au pardessus camel, avec – évidemment – le baisenville négligemment ajusté à l’épaule. Là, à travers la vitrine, je découvrais un homme à la démarche affirmée. La commande suivante m’avait tout autant surprise mais j’avais adoré dénicher le sac à moto et la trousse à outils assortie réputés introuvables. Juste après, il y eut la période US, assez longue où, à l’occasion de ses rares séjours en France, il ne voulait que du Filton.

Hier, en revenant de l’arrière-boutique, je le trouvais perdu dans un magasin qui lui était pourtant si familier. Je me suis dirigée vers lui sans hésiter, nous nous connaissions, en quelque sorte. Son regard me détailla alors que je lui demandais ce qu’il désirait : « Vous ne portez plus votre alliance ! » Je rougis tout aussi fort que lorsque je l’avais rencontré la première fois.

Nous prîmes un verre juste après ma journée de travail. Je lui expliquais que je quittais la Maison, que je m’établissais pour travailler pour un créateur renommé. Je réparerais des vieux modèles, je deviendrais une sorte d’infirmière pour vieux bagages usés, des sacs 24 heures ou 78 heures, des cabas, des modèles sport, pour hommes exclusivement. Je me surpris à caresser la peau éraflée du baisenville qu’il avait posé sur la table. Un sac Charles de chez Bleu de Chauffe qui avait vécu mais dont le cuir était resté souple et doux au toucher. Il me fixait avec ce sourire qui, même dans les années les plus fastes, avait conservé la trace charmante de l’ancien jeune homme maladroit. Au bout d’une heure, nous sommes partis. Il a hélé un taxi et a tenu à m’accompagner. Je me suis serrée contre lui, je savais que, dans ce baisenville qui lui allait si bien, il avait tout ce qu’il fallait pour passer la nuit – quelques Noëls qui sait – avec moi.