En ce mois d'octobre fleurit notre nouveau Duo. Caro propose comme inducteur le "le gondola no uta" qu'elle a connu en lisant ce livre.

Après le texte de Caro, voici le mien.

 

Piano contre contralto

 

« Gondola no uta » avait-elle répondu agacée. Il avait fait la sourde oreille et elle avait répété mot pour mot la même chose en détachant chaque syllabe : « Gon-do-la no u-ta »

Cette simple répétition l’avait empli d’une colère absurde, aussitôt oubliée quand, de sa désarmante voix de contralto, elle avait chantonné.

 

La vie est courte aimez jeunes filles

Tant que le rouge de vos lèvres est encore vif
Tant que votre sang chaud n'a pas tiédi
Comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain
 

 

-          Pourquoi tu me chantes ça, à moi ?

-          Parce que tu es pianiste !

-          Et alors ? Parce que je suis pianiste  je devrais écouter tous les poèmes du monde sur la nécessité de profiter de l’instant présent ? Je n'aime pas la poésie, et surtout pas celle-ci !

Elle le regarda sans mot dire puis ajouta en fredonnant.

 

Comme un bateau flottant sur les vagues
Posez votre main doucement sur mon épaule
Comme si personne ne pouvait plus nous voir

-          Ecoute, cesse de parler par chant interposé : tu veux quoi à la fin ?             

Elle fit une moue  puis répondit sans détour.

-          Que tu m’aimes !

-          Et je ne t’aime pas ?

-          Tu aimes ton piano !

-          Mais c’est mon boulot, c’est comme ça que je gagne ma vie !

-          Et moi ?        

Et moi ? Et moi ? Et moi ? Toujours elle ! pensa-t-il.  Mais il se tut, comme souvent. Quand cesserait-elle de se regarder le nombril ? Si au moins elle travaillait sa voix ? Mais non, elle la trouvait très bien comme ça.

Etait-elle née afin de le tourmenter de ses demandes ? Mais si elle se lassait ? Si elle se trouvait un autre amour qui, lui, saurait déposer sur ses lèvres rouge vif les émotions qu’elle réclamait, avide ?

Cette idée lui parut insupportable. Est-ce pour cette raison qu’il  l’effeuilla et fit courir sur son corps ses doigts de pianiste virtuose comme si ce jour ne devait plus se reproduire ?