Voici le temps venu de notre Duo de juillet pour lequel, Caro et moi-même, avons choisi d' utiliser une phrase vue sur le blog  diffractions  - " longtemps je me suis douchée de bonne heure " - qui, bien sûr, vous en rappellera une autre...

Aujourd'hui, voici le texte de Caro, le mien paraîtra mercredi 12 juillet.

 

Extrait du journal de bord de Xilos Népomucène

 

Longtemps je me suis douchée de bonne heure. C’est la voix de ma mère que j’entends. Lointaine, désincarnée. Inexistante.

J’effleure l’écran. Je trouve rapidement dans les circuits labyrinthiques de Daisy C23bZp56 une vidéo ancienne où me sourient les visages éternellement lisses de mes parents et de mes frères et ma sœur. Autour de moi, les cloisons tapissées de minuscules points lumineux, de matériaux électroniques et de terminaux en veille forment un second ciel, plus apaisé et plus clair que celui que j’aperçois à travers la large vitre de la cabine de pilotage.

Longtemps je me suis douchée de bonne heure.

Ma mère avait à peine fêté ses quarante ans quand j’ai quitté la maison pour filer vers le cosmos. J’ai laissé sans regret cette terre désenchantée, balafrées de guerres, de sécheresses et de pointes de glaciation. L’eau était devenue une denrée rare.

Maman… Je l’entends encore, minuscule devant l’azur insondable qui écrasait notre mobil home. Elle racontait par bribes un passé que je ne pouvais me représenter. Longtemps je me suis douchée de bonne heure. Le mot douche semblait sorti d’une antiquité souriante pour l’enfant que j’étais et dont le corps n’était débarrassé de ses scories et de ses miasmes que dans un caisson balayé d’ondes.

Ma mère était de toute notre famille l’élément le plus nostalgique. Une part de son âme était restée quelque part dans son passé. Alors à 17 ans  j’ai choisi l’avenir dont le vide me semblait plus confortable et j’ai décidé d’aller voir de l’autre côté des étoiles.

Aujourd’hui, le décalage temporel qui découle de mes allées et venues spatiales fait que ma mère est sans doute morte à l’heure où j’écris ces mots. La Terre m’est devenue plus étrangère que la ceinture d’Yabella 453 que je vais rejoindre dans quelques heures.

L’écran s’est éteint, devant moi l’espace. De mon origine terrienne et des miens, je n’ai conservé que des films vieillots et des paroles qui s’insinuent dans mon sommeil et, parfois, dans mes phases d’éveil. Les âmes des miens, après s’être accrochées au passé, flottent désormais près de moi.