Depuis des mois, il se répétait en boucle la question suivante : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Le médecin lui avait annoncé la vérité : Dépression !

Il était donc devenu l’un des nombreux habitués de l’hôpital de jour où il déclinait ses journées entre art- thérapie, groupes de parole et séances individuelles.

Souvent, aux beaux jours, avant ses rendez-vous, il s’asseyait dans le square des papillons pour regarder les enfants jouer. Lui aussi avait été un enfant, lui aussi avait couru dans les allées, avait crié à perdre haleine, avait été amoureux peut-être. Mais maintenant, il était ce type mou et enrobé de graisse qui fuyait la vie.

Ce mercredi-là, une petite fille qui sautait à la corde s’approcha de lui et lui apporta LA réponse à LA question qui le tourmentait : « Quand il y a quelque chose, c’est qu’on est vivant. ». Il voulut lui demander des explications, mais sa mère l’appelait, sans doute avait-elle peur qu’il lui fasse du mal.

Quand il regarda sa montre, il remarqua qu’il avait déjà deux minutes de retard et que le psychiatre était ponctuel.

La question traditionnelle lui fut posée : « Alors, comment vous sentez-vous aujourd’hui ? »

Le psychiatre avait toujours le même air las de ceux qui connaissent parfaitement les réponses qui leur seront données. Cette fois-ci, il le surprit.

-          Je vais bien.

-          Ah bon ?

-          Oui, j’ai eu une réponse à ma question, vous savez celle qui m’obsède.

-          Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

-          Oui.

-          Et alors ?

-          Alors c’est très simple : je suis vivant.

Le psychiatre ne commenta pas et laissa le silence s’installer.

-          Vous ne dites rien ?

-          Il n’y a rien à dire si ce n’est que vous avez trouvé une réponse.

-          Oui mais qu’en pensez-vous ?

-          On va donc diminuer vos médicaments.

-          C’est tout ?

-          C’est déjà beaucoup. Un comprimé au lieu de deux le matin. A dans quinze jours, Monsieur Dutil, et il lui serra la main avec le même visage las.

 En sortant de la consultation, il croisa Elisabeth qui lui demanda s’il allait toujours aussi mal. Il préféra ne rien dire et il lui sourit.

Au square de papillons, la même petite fille tournait autour du square en sautant à la corde. Elle lui sourit et le tour suivant elle s’arrêta près de lui.

-          Avec ma corde je peux aller jusqu’au ciel

-          Ah bon ?

-          Oui, parce qu’au ciel on peut voir Dieu et les anges. Mais si on ouvre les yeux on peut aussi les voir sur terre.

-          Ah, fut la seul réponse qui lui vint à l’esprit.

-          Au revoir monsieur, dit-elle en recommençant ses tours.

Oui, il lui fallait ouvrir l’œil, et le bon. Peut-être tomberait-il sur un ange…