Duo de mars avec Caro.  Cette fois-ci, notre inducteur est une chanson de Serge Lama  - " Et puis on s'aperçoit " - à la mélancolie profonde...
Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro, le mien sera publié le 15 mars.

 

 

Le beau Serge

« Whaaaaat ? Je rêve ! Serge Lama. Tu kiffes la chanson française toi ? ! » Un regard vers la paire de docs sagement rangée dans l’entrée et un autre plus appuyé sur mes piercings.

« Serge Lama, c’est comme la politique, mon opinion personnelle, je la garde pour moi. » Sur ce, je lui jette un coussin qu’il esquive difficilement ; il n’en peut plus de rire et évite à grand peine le suivant. Au bout d’un quart d’heure, échevelés et rouges, un coup d’œil à nos montres nous rappelle qu’on est bien parti pour rater notre séance de ciné.

Finalement on arrive juste à la fin des bandes annonces pour découvrir le dernier film expérimental que tout le monde dit avoir vu. Perso ça m’étonnerait, parce qu’à part lui et moi et une meuf étrange au premier rang, il n’y a personne pour visionner Mysterious object at noon.

Après, comme d’hab, on va descendre une pression Au petit fer à cheval. Il commence par m’épeler le nom du réalisateur. « Apichatpong Weerasethakul, franchement easy non ? Pas aussi simpliste que Serge Lama, j’avoue. » Heureusement il ne se met pas à rire comme un taré, sa barbe de hipster aurait pris un shampoing à la pils.

Je bois mon demi sans dire un mot ; c’est fou ce que le silence semble grossier dans un bar où l’on n’entend que le bruit des verres, les corps qui se lèvent et s’assoient, les conversations qui se superposent. Je finis par le fixer. « Tu aimes bien ma mère, Charlie. Alors évite de lui dire ce genre de connerie quand on ira la voir la semaine prochaine ; tu la blesserais à mort. Elle m’a biberonnée à Serge Lama. Parfois elle optait pour un Becaud, un Sardou, plus rarement Aznavour ou Ferrat. Mais toujours on y revenait, le beau Serge, ses p’tites femmes de Pigalle, son terrific je suis malade et toute la collection de vinyles. »

J’avale une grande goulée de ma deuxième pression : « Ma mère écoutait cette chanson en boucle et à 16 ans j’ai commencé me demander si la famille entière n’allait pas finir névrosée ou à l’asile. Je me sentais paumée d’entendre dans ces phrases tout ce que je ressentais. » A la façon dont Charlie me regarde, à l’heure qu’il est je pourrais raconter n’importe quelle débilité, il la goberait. Sauf que non, je vais la jouer réglo.

« Un jour, je lui ai demandé, pourquoi tu écoutes toujours ce mec et pourquoi toujours cette même chanson. Ma mère m’a répondu qu’elle était heureuse et que ce texte lui rappelait que la vie était absurde, que la solitude ça faisait partie du lot gagné à la naissance. Il y avait deux choix, regimber, elle me disait, ou accepter. Elle avait choisi la solution 2. C’est là qu’elle ajoutait, et c’est pas le tout de décider tout à trac, ma fille. Il faut remettre ça le lendemain, encore, et puis encore. Alors cette chanson, parce qu’elle est triste et vraie, elle m’aide à coller à la vie et me sentir bien, en phase avec ce qui reste beau du monde, même si ça paraît stupide. L’absurdité, faut faire avec, c’est mieux que vouloir s’y fracasser la tête. »

Il restait dans mon verre un fond de bière d’un doré pâle semblable à mon enfance. « C’est parce qu’avec le beau Serge, comme elle l’appelait, elle a su être une femme, une mère, une personne étonnante. Le renier, tu vois, ce serait comme cracher sur elle. Jamais ! »

J’ai dû appuyer un peu trop fort sur les dernières syllabes car il m’a examinée longuement. Il pouvait se montrer tellement obtus, Charlie, limite intolérant. Qui me disait qu’il n’allait pas se barrer. A ce moment j’ai bu la bière qui me restait en pensant à mother et aux paroles « et puis... on s’aperçoit que d'être deux, ça sert à rien, et puis... on s’aperçoit que d'être seul, ça sert à rien. ».

J’ai relevé la tête et il a souri, j’aime bien ça, ça lui donne un air de bonheur que l’on voudrait garder pour soi. « Tu crois qu’on peut kicker* ce vieux morceau ; ça doit donner un truc de dingue ! » J’aurais pu le crever pour ça, parce que le rap, pouah, dès qu’il en passe je me branche sur mes écouteurs. Il peut être vraiment grave, Charlie. N’empêche, il me plaît grave bien.

* http://nguemandong.over-blog.com/article-le-rap-de-a-a-z-par-nguema-ndong-116662450.html

Le pain perdu 05/03/2017