20161225_200137Elle était presque aussi vieille qu’elle et elle en avait tant vu que maintenant, elle préférait garder les yeux fermés. La nuit passée, elle avait fait irruption dans son rêve. Ses yeux étaient ouverts et elle l’avait regardée fixement. De sa voix d’enfant - n’était-ce d’ailleurs pas sa voix à elle, 50 ans plus tôt ? – elle lui avait dit.

-          Ton père…

-          Ton père quoi ? S’était-elle empressée de répondre.

Mais la poupée était redevenue muette. Exaspérée, elle l’avait jetée par terre et l’avait piétinée. La poupée avait lancé un cri déchirant et elle s’était réveillée en sursaut.

La journée s’était passée entre tâches diverses et recherche de sens. Des questions tournoyaient à l’infini  mais aucune réponse. Elle téléphona à sa mère pour en avoir le cœur net.

-          Dis-moi, qui m’a acheté cette poupée très brune dont les yeux ne s’ouvrent plus ? Tu sais, celle que tu as installée sur un fauteuil dans la chambre de Juliette.

Sa mère réfléchit un instant puis répondit.

-          Ta tante.

-          Laquelle ?

-          Ma sœur.

-          Et je l’aimais bien cette poupée ?

-          Je crois. Enfin d’abord tu en as eu peur, puis après tu l’emmenais partout. C’était ta confidente.

-          Ah !

Elle raccrocha l’air préoccupée. Que sa tante lui ait donné une poupée la rendait songeuse. Qu’elle ait  fait de cette poupée sa confidente l’étonnait moins. Pas de frère  ou de sœur, pas de chat ou de chien, pas  de hamster, que lui restait-il sinon la poupée ? Elle essaya de se souvenir de ce lointain passé, de ses jeux d’enfant unique, de la solitude, mais plus les souvenirs affluaient, plus ses yeux s’embuaient. Elle finit par les fermer, comme la poupée, et dans le noir de ses paupières, elle entraperçut celui qu'elle n'avait jamais revu...