Voici notre premier duo de l'année avec Caro-carito. Nous avons choisi comme thème cette  chorégraphie de Pina Baush.

Après le texte de Caro, voici le mien.

 

Le rêve

 

La première fois qu’elle l’avait vue, c’était dans un champ où le givre avait laissé une fine couche blanche. Elle dansait pieds nus, revêtue d’une robe rouge, et personne n’aurait pu l’arrêter. Du sang maculait son visage. Avait-elle commis un crime ?

Elle s’est réveillée au moment où la danseuse lui tendait un miroir et l’obligeait à se regarder. Un  cauchemar.

Après un petit déjeuner morose et deux ou trois mots échangés avec sa colocataire, elle est partie dans la brume matinale sur son vélo rouge. Il était huit heures et la ville se réveillait avec "la gueule de bois". Elle aussi, comme si le champagne bu la veille lors du réveillon n’avait pas encore été digéré.

En tournant, avenue des Martyres de la Résistance, elle a évité de justesse une voiture qui tournait à droite. « Connard ! » a-t-elle hurlé pour se débarrasser d’une colère qui venait d’ailleurs. Le compte à rebours commençait, mais vers quoi ? La femme qui dansait ne lui avait-elle pas chuchoté : « Je vois dans tes yeux qu’il y a trop de secrets pour que tu puisses être sauvée… » Comment pouvait-elle lécher des blessures qui suppuraient ?

C’est au bout du boulevard de la liberté qu’elle est tombée, et sa tête a heuré le trottoir. « Si ça se trouve, elle s’est évanouie  », a dit un témoin aux pompiers qui l’emmenaient sur un brancard. Alors que la sirène hurlait, la femme du rêve lui est  apparue pour une dernière rencontre, mais cette fois-ci son visage était blafard et sa robe était noire. Elle lui a murmuré : « Personne n’aurait pu te sauver, personne. »

Le bruit de la sirène  a disparu et son cœur a cessé de battre.

Au cimetière, dans le silence d’une fin d’après-midi d’hiver, un homme âgé s’est approché de la tombe où reposait la jeune femme au vélo rouge. Il a placé un petit pot de lierre sur le marbre blanc et il y a glissé une lettre.

Quand il a été parti, je me suis précipitée pour la lire :

 

« Ma chérie,  

Je savais qu’en te revoyant je me condamnais, mais comment aurais-je pu imaginer une telle punition ?

La vie m’a condamné deux fois. Une première fois pour meurtre, une deuxième pour avoir voulu réparer l’irréparable.

Me pardonneras-tu ?

Ton père qui t’aime et t’aimera toujours. »

 

Cette lettre, je l’ai vraiment lue. J’ai même vu l’homme qui l’a laissée. Lui ne m’a pas vue, j’étais cachée derrière un mausolée.

L’histoire, je l’ai inventée,  mais que veut dire inventer ? Ce que l’on imagine a peut-être les vertus de la vérité. N’est-il pas possible  que cette histoire ait existé quelque part, ici ou ailleurs ?