Pour ce nouveau Duo, avec Caro, Il s'agissait d'écrire un texte lié de près ou de loin à  la chanson de Alain Souchon :  Foule sentimentale.

Aujourd'hui vous pouvez lire le texte de Caro. Le mien sera publié jeudi.

 

 

Nulle part ailleurs

 

Jocelyne le connaît bien. Elle prend un pot en grès, choisit un large pinceau. Un peu de poudre sur une peau jeune et dorée. Florian se laisse faire et regarde au bout de la vaste salle les paravents et les rideaux sombres derrière lesquels se dissimulent les caméras et les projecteurs. Jocelyne estompe une invisible ride. Florian observe la maquilleuse. Depuis combien de temps se croisent-ils dans les box fragiles des studios de AZAR Productions ? Plusieurs saisons. Il est arrivé ici en même temps que Loïs, une jolie blonde, toute en discrétion pour assister aux enregistrements. Tous deux sont les seuls à être restés, fidèles. Les autres viennent et vont, visages jeunes et interchangeables. Une foule indistincte d’étudiants, de provinciaux, d’hommes et de femmes de tous les âges, seuls, en bande, en famille. Il ne les connaît pas.

Un dernier regard dans le miroir qu’on lui tend, Florian se lève, sourit, remercie. Dans ce décor mouvant, le jeune homme circule avec grâce. La caméra l’attire et il se doute qu’elle aussi le couve d’un regard appréciateur. Déjà, les shootings auxquels il ne croyait pas au début, se bousculent dans son agenda. Avec ces cachets inespérés, il a échangé sa studette nichée au 6ème contre un futur espace tout en volumes, espace vitré et mezzanine qu’il retape avec bonheur. Il sent bien la fatigue : les séances de pose, le gros œuvre le dimanche pour ses 54,7 m2 de liberté dans le XIème, son job aux horaires en phase avec ceux de l’autre hémisphère. Nuits courtes, jours longs. Et ces émissions auxquelles il aime assister perdu au sein d’un public anonyme.

Plus que quelques minutes et lui, Loïs, les autres vont s’asseoir dans les gradins blancs du public. Un homme au fond dont personne ne sait rien agitera des cartons, applaudir, rire, marquer son mécontentement, huer. Ici rien ne dure, assistants, présentateurs vedettes, pin-up météorologistes. Tous s’envolent pour la gloire cathodique ou s’écrasent et meurent. Les décors se métamorphosent à la première baisse d’audience ; une nouvelle formule s’invite et renaît pour mieux faire briller les feux de l’audimat.

Loïs lui sourit. Florian se risque à un rapide clin d’œil. Ils se sont retrouvés lors du shooting de mercredi, par hasard. Ils ont discuté. Curieusement, lorsque pour les besoins du clip publicitaire, il a penché sa tête vers la jeune femme, effleuré ce casque blond et lisse, il s’est senti assailli par un sentiment étrange. Et là, alors que trois habitants de la Trinité-sur-mer les séparent, Florian ressent à nouveau cet attrait inusité. Pourquoi elle ? Pourquoi pas une autre ? Lui qui sort n’importe quelle nana sans même se poser de questions.

Soudain l’orchestre lance quelques notes, un riff, un autre plus appuyé ; les rythmes claquent sur le métal des cymbales et sur les futs aux peaux impeccablement tendues. La star sort peu à peu de l’ombre. « Il est laid », telle est la première pensée de Florian. Puis doucement, il se laisse bercer par les mots, ferme les paupières à demi. Il ne rêve être nulle part ailleurs. C’est ici, dans ce clinquant, cet univers de pacotille, qu’il se sent bien. Il a oublié Loïs. Il n’a pas besoin de lire le panneau que le jeune assistant agite pour chantonner déjà : « Foule sentimentale / On a soif d'idéal /Attirée par les étoiles, les voiles / Que des choses pas commerciales / Foule sentimentale ».

Il ne remarque pas non plus le chanteur qui s’approche à faible distance du public et qui observe la masse moutonnante. Pas plus que le regard mi- amusé, mi- interrogateur qu’il leur jette avant d’entonner une dernière fois son refrain.