Nouveau duo avec Caro. Cette fois, le choix m'appartenait, et j'ai choisi comme source d'inspiration Youkali, de kurt Weill, ici interprété sobrement par  Sarah Holtrop.

Pour lire les paroles, c'est ici

Aujourd'hui, je mets en ligne le texte de Caro. Elle a choisi de l'associer au  tableau de Watteau, pélerinage à Cythère.

Mon texte sera publié lundi prochain.

                                                                       


 

watteau-pelerinage-cythère-fPourquoi une île.

 

Plan Vigipirate, couleur rouge. Il me suffit de changer de continent pour oublier les détails.

L'homme de la consigne ne veut pas de ma valise cabine. Catégoriquement. Jusqu'à ce toussotement discret. « S’il vous plaît, pourriez-vous... ». Dans la minute qui suit, ma valise disparaît  dans une des allées numérotées. Dans ma main, un jeton rouge marqué 43.

Cet après-midi, escale à Paris. J'ai choisi de faire halte au Louvre, musée où je me retrouve cour Marly, carré des sculptures. Entourée de silhouettes blanches et amicales, je surprends une attitude, je m'attarde sur une main de marbre qui s'envole ou repose. Une autre fois, un portrait peut m'attirer, le velouté d'un tissu, le satiné, les cramoisis qui se nichent dans l'ombre.

Cet après-midi,  je suis encore retournée voir le Watteau, Pèlerinage à l'île de Cythère.

 

Entre deux aéroports, deux missions, deux pays, j'atterris toujours dans un musée : Prado, Tate, Guggenheim, Moma, Rijksmuseum. Pourquoi ? Même ici, à Paris ? Après tout, je pourrais passer chez moi.

Je pourrais.

Je ne le fais pas.

Jamais.

Ou alors, je bascule vers une île. En fait, je voyage le plus souvent entre une île et  le reflet d'une île.

 

Un  toussotement discret « Pourquoi une île ? »

Je ne me souviens que du velours du divan. Les îles. Les musées. Les séances laissent en blanc les réponses et ces souvenirs absents depuis mes sept ans.

« Votre mémoire est telle un patchwork que vous cousez sans relâche. » Des images soyeuses d'îles et de rivages glissent désormais sous mes doigts, dessins multicolores que je relie les uns aux autres.

« Les souvenirs sont parfois sans fin. » Le patchwork se disloque, le rêve s'effiloche. Plus rien, seul ce blanc, ce vide aveuglant. Oublier le divan, sa peau pelucheuse. Je me lève, je voudrais rassembler les pièces de ma mémoire en une couverture d'un seul tenant, une étoffe sans couture où je lirais au toucher la carte d'une île bleue comme l'enfance. Là où le blanc n’est plus couleur.

 

Le pèlerinage à l'île de Cythère. Je m'approche. La soie d'une robe, la touche de clarté dans les frondaisons, la rive accueillante. Partir, rester. Ma vie balance entre des îles floues.

Un toussotement. Une voix sourde derrière moi. « Pourquoi une île. » Et cette chanson...  C'est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l'onde M'y conduisit un jour L'île est toute petite  Je me retourne. Soudain, mille couleurs éclatent comme un patchwork et se dissolvent dans ce blanc qui ne veut pas mourir.

 

On m'a allongée sur une banquette. Quelle heure est-il ? Je dois être à Orly à 19 h 45. Je fouille ma pochette. Mon jeton est là, le 43. Mon billet d'avion. Et une feuille pliée avec, griffonnées dessus, les mêmes paroles entendues toute à l'heure. 

Youkali    C'est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l'onde M'y conduisit un jour L'île est toute petite Mais la fée qui l'habite...

Je regarde attentivement mon billet, l'heure, la date, n'ont pas changé. Orly à 19 h 45. Le nom de la compagnie m’est inconnu. La destination aussi.

Youkali.