Pour notre  duo de Juin avec Caro, Une citation de Bulbul Sharma, en incipit, et l'imaginaire s'ouvre...

Vous pouvez lire, ci-dessous, le texte de Caro ; quant au mien, il est sur son blog : les heuresdecoton.

                                                


 

L’adéquation

« Il était allé voir des montres et avait perdu la notion du temps ».

Elle marche à mes côtés ; le trouble que j’avais perçu au téléphone a collé de larges plaques rouges sur son cou et ses bras. Elle semble parfois perdre le fil de sa respiration, une larme s’échappe par mégarde de son œil droit. Pourtant il fait doux, bleu ; il n’y a pas de vent.

Elle s’immobilise devant la devanture d’un bijoutier-horloger. Elle a blêmi. Son corps mince tangue. « Cath, il y a un truc, viens on va boire ce verre que tu m’as promis dans ce bar, celui là-bas. Pas la peine  de se montrer au Vendôme » Je commande une Margarita pour elle, un Americano pour moi. J’attends. Tiens, le patron a délaissé Piers Faccini pour un fond de latin jazz.

Elle a vidé son verre sans même remarquer ce que c’était. Elle va vraiment mal. Pour Cath, prendre un verre avec un ami tient de l’acte de recueillement. Je laisse le silence travailler.

« C’est Joachim.»

Je hausse les épaules, Joachim est compliqué. Les années en couple ont un peu gommé ce défaut, mais quand même, ce gars à vingt ans devait déjà trimballer ses règles idiotes. « On ne mange pas les sushis avec les doigts » « Je supporte, mais vraiment je supporte de ne pas avoir systématiquement un torchon à main dans la cuisine ». En même temps, il est incapable de simplement planter un clou ou changer une ampoule.

Joachim est beau, pas mal friqué et, bizarrement, il sait être drôle. C’est ce qui a fait que Catherine a dit oui.

Je souris au serveur, oui, il va nous apporter la même chose et des olives. « C’est arrivé quand il achetait la bague de fiançailles. » Je vois le bijou anciennement domicilié place Vendôme qui scintille à la main gauche de Cath. Diamant rose, grenats et or blanc. Une beauté. « Il a vu les montres et est devenu obsédé. » À ce moment Margarita n° 3 arrive sur la table. Cath l’avale un peu plus lentement. Peut-être en reconnaît-elle le parfum. J’accepte, oui encore une ensuite. Au point où on en est.

« Il veut trouver la montre parfaite, en totale adéquation avec mon poignet. Depuis nous ne faisons que cela, errer de joaillier en joaillier. Il oublie tout, dossier, inauguration, lancement, rendez-vous, le temps. Heureusement le cabinet peut tourner quelques jours sans lui. » Mais pas trop ; Si j’étais elle, je serais aussi inquiet.

Alors que le serveur nous pousse vers la sortie, elle éclate en sanglots dans mes bras. Je lui propose ma chambre, je peux bien prendre le canapé pour une fois. « Nous sommes partis en Suisse ce week-end. Il a finalement trouvé le modèle qui lui convenait. Mais cette horrible bonne femme, cette vendeuse, elle lui a dit qu’elle ne m’allait pas vraiment. » J’ouvre la porte de l’immeuble où je vis. Je l’entends renifler doucement, jusqu’à ce que nous parvenions à l’ascenseur. Il était temps que nous rentrions, je n’ai plus de mouchoirs. « Joaquim m’a quittée, tu te rends compte, maintenant il ne cherche plus une montre, il cherche la femme qui ira avec et ce n’est pas moi. » Je regarde son visage chiffonné, Cath. Si fine, si légère, si beauté antique.

L’ascenseur s’arrête dans une secousse grinçante. 7e étage. Cath tire la grille et j’aperçois la grosse bague qui déforme sa main. J’avais toujours pensé que ce gars était une erreur, surtout après qu’il lui a offert ce bijou beaucoup trop ostentatoire pour une si belle femme. Elle pleure tout doucement maintenant, je saisis son poignet et dépose un baiser fragile sur la ligne bleu qui palpite. Un baiser en parfaite adéquation avec toi, Cath.