Nouveau duo inspiré de cette photo de Patrick Cassagne.

Le texte que vous allez lire est de Caro-carito, du blog les heures de coton, quant à mon texte, il  est sur son blog.

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Main-fenêtreTerreur nocturne

Le rêve s’en était allé aussi brusquement qu’il était arrivé. Il passa la main sur le visage enfin apaisé d’Anne, sa bouche ronde à l’abandon. Il contempla encore un instant les traits paisibles de son épouse avant de se lever. Inutile d’espérer le sommeil, il valait mieux descendre dans la cuisine et guetter l’aube.


Ils s’étaient rencontrés à vingt ans et, était-ce leur jeunesse, ils avaient immédiatement cru qu’ils marcheraient longtemps côte à côte, peut-être même pour toujours. Et ils avaient reçu ce que l’on peut attendre de la vie : des rideaux clairs aux fenêtres, des repas d’amoureux où les bougies s’éteignent très vite puisque les nuits se font longues et douces. Un enfant… une fillette. Du travail et les cinq semaines de congés annuels pendant lesquels la voiture achetée d’occasion se traînait paresseusement sur les routes et les campings de France.


Il n’avait pas tout de suite remarqué les absences d’Anne. Ses silences qui envahissaient leurs soirs d’été et d’où elle revenait à chaque fois le regard flou. Une enfance et une jeunesse qu’il avait crues limpides et qui se révélaient mouvantes, envahies de non-dits et d’à-peu-près. Une vie passée qui se démultipliaient et qui n’en était aucune. Ces peurs aussi, qui interrompaient leur sommeil et que, infatigablement, il éloignait en lui chuchotant à l’oreille des mots d’enfants et des baisers légers.


Patiemment, il avait affronté les fantômes qui surgissaient de l’ombre, certain qu’à eux trois, une famille, ils sauraient vaincre la solitude apeurée des nuits, les tremblements qui la secouaient, les angoisses qui cherchaient à s’accrocher aux murs de papier de leur pavillon.


Et peu à peu les peurs avaient disparu. Anne souriait à leur enfant, leurs mains se mêlaient à nouveau pour une sortie du dimanche ou pour un bouquet ou un châle offert. Ils s’endormaient l’un contre l’autre et, en épiant son souffle léger et ses yeux paisiblement clos, il se disait que leur jeunesse avait sans doute eu raison.


Une nuit, il la sentit tremblante contre lui. Elle lui avoua alors les cauchemars qui l’avaient accompagnée depuis l'enfance et qui avaient presque tous fini par s’éclipser. Tous sauf un qui revenait inlassablement. Elle avait douze ans, marchait puis fuyait devant une menace inconnue et, arrivée à cette porte-fenêtre où une main…


Depuis, chaque nuit, le  doux corps d’Anne qui se pressait contre lui secoué de frayeurs le réveillait. Il contemplait cette peau familière, trempée de sueurs et de frissons glacés et remontait le drap jusqu’à l’arrondi de l’épaule. Il savait désormais. Le combat était perdu d’avance et son impuissance l’atterrait.


Le mois passé, Anne avait cessé de voir cette spécialiste, Mme M., qui n’avait pas su démêler les fils de ses terreurs. Il n’avait rien dit, s’était résigné. Ce qu’il avait cru être un amour éternel se révélait une illusion pareille à tant d’autres. Désormais, il veillait sur l’âme brisée d’Anne sans plus de convictions que celles que donnent l’habitude et le devoir.


Hier en faisant quelques courses, il avait rencontré Madame M. Présentation, rapide bonsoir. Elle était presque loin quand il l’avait rejointe précipitamment et lui avait confié cette angoisse qui depuis quelques semaines ne le lâchait plus : chaque nuit, il sentait une main, à la peau grise et froide, effleurer ses rêves…

 

Caro Mennesson - Le Pain Perdu, 12 avril 2012