Nouveau duo à partir d’une citation :  « choisir l’ombre plutôt que la proie »

Le texte que vous allez lire est de Caro-carito, du blog les heures de coton, quant à mon texte, il  est sur son blog.

 

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Une bière entre hommes – Pierre-David

À 28 ans, Pierre-David avait rencontré par hasard Marion et Charlotte. Un verre dans un bar en compagnie de collègues après une journée difficile : depuis dix jours, des cours des matières premières en baisse continue, comme ses futures primes et son moral. Sur l’estrade exigüe, Marion jouait de la clarinette basse et Charlotte s’époumonait, la peau scintillante. Derrière elles, un gars au piano et peut-être bien un autre. Un peu plus tard dans la soirée, les cinq traders les avaient invitées à leur table et avaient commandé du champagne. On avait échangé des numéros et rendez-vous avait été pris.

Elle était seule, il était libre ; Pierre-David était sorti alors avec Marion. Marion en gris et ardoise, gris et une touche orangée, gris et bronze. Un chapeau de feutre informe sur la tête et une écharpe emberlificotée autour du cou. Au bout de dix jours, il s’en était lassé. Redevenu chasseur, il avait vite croqué une nouvelle proie consentante : la peu farouche Charlotte. Ses longs cils et ce rire de gorge quand elle disait qu’elle serait une star l’avaient ébloui. Il lui avait très vite offert un solitaire, une villa, des vacances en Corse. Très vite aussi, les enfants, le yacht, les soirées, les voyages, les week-ends à Megève. Et logiquement, le divorce, les insultes, les coups bas.

Dans cette descente aux enfers, Pierre-David avait retrouvé le chemin de sa bande de copains. Ils n’étaient plus traders - un métier qui use son homme - mais gagnaient toujours aussi bien leur vie. Sauf Jean-Luc. Jean-Luc avait passé la main, déménagé à Clamart, avait installé son cabinet d’ostéopathie et s’était marié avec Marion. Ils avaient trois enfants, un chat et un hamster. Ils étaient heureux.

Tous les deux s’étaient retrouvés devant une bière, les autres avaient décliné l’invitation à la dernière minute. Quand Pierre-David avait demandé des nouvelles des sa famille - par pure politesse puisqu’il ne parlait que de lui et de ses problèmes depuis deux heures - Jean-Luc avait tiré de son portefeuille une photo. Il avait reconnu Marion dans la femme ronde qui lui souriait. Oui, elle était toujours musicienne,  plus que jamais. Il revit alors la jeune fille en gris qu’il avait délaissée et reléguée dans l’ombre pour Charlotte. Charlotte qu’il avait épousée et qui le laissait maintenant sur la paille.

Tandis que Jean-Luc rangeait la photo, Pierre-David se dit qu’il n’avait été qu’un imbécile : il aurait dû choisir l’ombre plutôt que la proie. Quand il leva son quatrième verre, et qu’il trinqua à la santé de Jean-Luc, du bonheur etc…, l’alcool lui chuchota que ce salop qui se disait son pote lui avait effectivement piqué la femme de sa vie. Ouais, la vie c’était bien une putain de saloperie où l’on ne peut faire confiance à personne. Il leva la main et commanda un autre verre.