Le Tiers livre et Scriptopolis  sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants se trouve ici  grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd'hui, l’échange a lieu entre D. Hasselmann, du blog Le Tourne-à-gauche, dont le texte se trouve ci-dessous, et moi-même, invitée sur son blog.

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Seine de crime

Lorsqu’elle se promenait à Paris, elle préférait regarder la Seine de haut plutôt que de longer le fleuve sur les berges. Depuis les ponts qu’elle parcourait – leur liste exhaustive figurait sans son petit calepin de cuir marron – elle sentait l’eau lui couler comme entre les jambes. De temps en temps un bateau de touristes laissait un sillage en V sur la surface verte pendant son passage ou lorsqu’il effectuait un demi-tour.

Elle n’habitait pas depuis longtemps dans la capitale et la perspective de la découverte de certains lieux mythiques, comme le pont Mirabeau, la rendait heureuse par procuration.

Un jour, alors qu’elle était penchée sur un parapet et qu’elle réfléchissait à l’attrait de l’eau qui appelle ou non au saut dans le vide (elle pensait aussi à Ghérasim Luca), quelqu’un l’aborda avec douceur.

– C’est beau…
– Je trouve aussi.
– Imagine-t-on Paris sans la Seine ?
– Impossible ! A la limite, l’Arc de triomphe me manquerait moins…
– La Seine est vivante, l’Arc de triomphe, c’est pour les morts.
– Mais ils ont quand même le droit de vivre, si j’ose dire, il faut les garder en mémoire.
– Vous connaissez leurs noms ?
– Sûrement pas, mais c’est une sorte de monument abstrait qui célèbre l’Histoire.
– Mais pourquoi toujours la ressasser ?
– Elle fait partie de nous, vous ne pensez pas ?
– Je m’en fiche, je préfère le présent.
– Il se nourrit du passé et de l’avenir, vous ne pouvez le couper ainsi…
– Faut-il se farcir la tête avec toutes ces guerres, ces génocides, ces héros ? La vie au jour le jour est suffisamment encombrante !
– J’ai froid, offrez-moi un thé brûlant.
– D’accord, de l’autre côté du pont, vous voyez, là-bas, Le Soleil d’or…

Ils ont quitté leur point de vue : une péniche chargée de sable à ras bord se faufilait sous eux, elle s’appelait Le Pourquoi pas ? et sa vitesse relative semblait vouloir prouver la justesse de la question. Le ciel charriait des nuages noirs en forme de bibendum.

Dans le café, le serveur exécutait son boulot machinalement, et prenait les commandes d’un air las. Ils avaient choisi deux thés Lipton, mais lui, il n’avait pas osé commander une bière brune, il se donnait ainsi l’impression d’être au diapason de cette jeune femme apparemment peu farouche.

La conversation languissait et devenait banale : et vous, vous venez d’où, vous faites quoi dans la vie, je bosse dans une banque, c’est du travail, moi j’écris de temps en temps, oui, plutôt des polars, sous un pseudonyme car autrement je travaille dans une librairie mais l’avenir n’est pas brillant, c’est drôle que vous habitiez près du pont de Bir-Hakeim, j’y suis passé l’autre fois mais cela fait tellement décor publicitaire maintenant, après le dernier tango, ah non, je ne crois pas, l’architecture est restée intacte, je me demande s’il est classé monument historique.
Elle se leva, il aperçut ses genoux ronds comme des galets à la Ponge.

– Vous savez, je vais devoir vous laisser, il faut que j’y aille !
– Où ça ?
– Chez moi, tiens ! Ma fille m’attend, elle a dû rentrer du lycée.
– Vous êtes mariée ?
– Divorcée mais pas envie de recommencer quelque chose…
– Ecoutez, je peux vous raccompagner ?
– Non, je repars toute seule en métro, je suis pressée.
– OK, je paie et vous laisse, mais donnez-moi votre numéro de téléphone.
– Non, cela ne servirait à rien. C’était une brève rencontre et belle à cause de cela : j’en garde déjà le souvenir.
– Alors, au revoir.

Chacun part de son côté, les directions présentent des sens opposés, la station de métro ne se trouve pas très loin, avec sa fontaine et sa tête de Gibert jaune (le soir est tombé) accrochée en haut d’un immeuble. En marchant, elle pense que ce type était vraiment quelconque, elle n’aime pas les banquiers, ils manquent de poésie, c’est comme s’ils se trimballaient toujours avec une grosse liasse de billets dans la poche.

Elle sort le petit calepin en cuir marron et écrit, avec son stylo Bic bleu : « Accostée à 18 heures sur le pont Saint-Michel par un raseur. Il m’a payé un thé, je ne lui ai laissé aucun espoir. La prochaine fois, envie de balancer ce genre de type à la baille, si pas trop lourd. Prévoir d’emporter mon 6.35, au cas où. Peut-être une idée pour La Série Noire ? Le titre : Seine de crime. »


En cas de noyade_DH
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Texte et photo : Dominique Hasselmann