Le Tiers livre   et Scriptopolis  sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants se trouve ici  grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd'hui, l’échange a lieu entre  Le Tourne-à-gauche, avec l'accueil ci-dessous de D. Hasselmann, et Presquevoix, reçu là-bas.

 

Les monstres ont-ils la nausée ? (2/2)

Où se trouvait la frontière ? Les barrières avaient été abolies, mais la circulation devenue libre se heurtait aux contrôles de la douane volante (ceux qui revenaient de Hollande). Les interdits, le nombre de cartouches de cigarettes tolérées – ces Craven A et leur bout de liège – n’étaient pourtant qu’un lointain souvenir pour le parfum des lèvres et l’écarquillement des yeux.

Dans le sous-sol du garage, je mettais la dernière main à mes productions. Il existait un marché pour ça, l’étude l’avait montré, chacun cherchait la « distinction » par rapport aux autres ; l’image de la puissance montrait l’impact de l’imagination.

La course en avant ne pouvait s’arrêter car elle reposait sur la compétition instaurée par la société elle-même : il fallait être le plus grand, le plus fort, le premier. Sortir de la masse, de la norme, de l’uniforme, ne ressembler à personne, créer un modèle auquel les autres viendraient, attirés comme des mouches par le miel, s’agglutiner, puis s’identifier, se fondre et se dissoudre.

Ce logiciel que j’avais inventé s’implantait facilement sous la peau – j’avais tout simplement copié le système des puces RFID : il détruisait tout ce qui dans la personnalité du porteur pouvait le faire apparaître hors normes. Les comportements « déviants » étaient ainsi supprimés automatiquement (nul besoin de détecter les enfants « à risque » dans les écoles maternelles).

Certains journalistes, mis au courant de mon projet par une « fuite » malencontreuse, avaient écrit qu’il s’agissait d’une « monstruosité » digne de George Orwell, et que je devrais être enfermé ; mais personne ne savait où je logeais et mon pseudonyme à nom de revolver me laissait de la marge.

Parfois, je me demandais d’ailleurs pourquoi la langue française n’avait pas inventé un mot pour ce qui relevait purement de la tératologie : moooooooooooooooooooooooooooooonstruoooooooooooooooooooooooooooooosité, cela aurait pu faire peur et dissuader, qui sait, quelques apprentis sorciers.

Tandis que je sortais sur la chaîne de montage mes puces iMonster®, au rythme d’une centaine par jour, j’étais pris parfois d’une étrange nausée : était-ce bien raisonnable de vouloir faire passer sous la toise et raboter d’autorité toute une partie de la population (les immigrés, les SDF, les chômeurs, les homos ou les lesbiennes, les parents adoptifs, les gauchistes ou les anti-G20, certains « socialistes », les anarchistes, les indignés et les écoeurés, les poètes chevelus ou les artistes chauves…) ?

De temps en temps, j’interrompais ma tâche (j’avais gardé quelques scrupules moraux) et j’allais dégobiller dans la bassine en plastique, puis j’avalais une gorgée de Jack Daniel’s avant de me remettre au turbin. La commande était claire et son terme fixé précisément : approvisionner le ministère de l’Intérieur avant le 6 mai 2012.

 

Monster 20

 (Photo prise le 20 octobre vers Neuilly-sur-Seine. Cliquer pour agrandir.)

Texte et photo : Dominique Hasselmann