Ecrire sur des "pintades" au travail... Qu'est-ce qu'une pintade me direz-vous ? Eh bien une dinde ou  autre chose... Voici deux textes : le premier texte est de Caro-carito, que le séquoia ci-dessous a inspiré ; le deuxième est de gballand.

sequoiaDe la légèreté… ( caro-carito)

Éva tend la main, mais un rond de gazon et déjà des feuilles mortes les séparent. Plusieurs mois déjà qu’elle emprunte le sentier de ce parc de poche, trois bancs, une statue et des topiaires immobiles. S’engouffrer ensuite dans le ventre administratif et emprunté de la sous-préfecture. Elle rejoindra, Mme M, aux cartes grises et aux permis.
Pendant quelques semaines, son poste a tangué, entre un employé non remplacé, les désidératas du directeur, une dépression au deuxième étage. Au bout de six semaines à agrafer des documents et à ne pas savoir renseigner des étrangers au parler chaotique, sur les demandes de permis de travail et titre de séjour, elle avait été reléguée dans ce bureau encombré d’armoires de métal menaçantes et d’une pintade. Car s’en était une, blonde avec suffisamment de mèches rousses et de racines brunes pour incarner la bêtise universelle avec un soupçon de malveillance. Une volaille au brushing laqué, la jupe tubulaire dont les semblables traînent sur les marchés de province. Et le caquètement incorporé.
Au bout de quinze jours, elle n’avait pu endiguer son désespoir de devoir supporter l’insupportable mégère et cette bêtise crasse qui se déposait, à ses dépens, dans la pièce mal climatisée et en panne de lumière naturelle. Ses yeux bleus clignotaient et elle avait noté avec désespoir un RV chez l’opticien ; elle aurait perdu la vue quand le spécialiste aurait pu la recevoir, aux alentours des calendes grecques.
Aujourd’hui, elle étale son temps de pause sur sa jupe noire au genou. Elle profite des dernières ardeurs de l’été dans le clos des haies rougissantes. Déballer un sandwich, croquer une pomme. Elle repense à ces semaines troubles où elle sentait que son humeur oscillait, fragile, entre pics de colère et des montées lentes de découragement. La pintade la poursuivait, dans ses rêves, dans ses pensées. Étrange pouvoir que celui de la bêtise qui s’incruste dans chaque minute, nous surprenant au réveil, dans un rire et même au creux d’une innocente page de journal.
Elle se dit qu’elle aurait pu continuer longtemps, polluée par ce compagnonnage nuisible. Comme à chaque arrivée, la surprendre se fardant, lipstick rose et mascara épais. Si odieusement féminine et aguicheuse qu’Éva enfilait le matin, sans même y penser, en réflexe protecteur, un pantalon et un pull sans la moindre chaîne doré, sans même une bague. Oui, elle aurait continué longtemps ce jeu où, à mesure que l’autre se faisait menaçante et caquetante, elle serait devenue totalement invisible, même à ses propres yeux.
Transparente et insensible, aurait-elle dû ajouter. Comme une fleur fanée qui se referme, se craquèle, s’émiette. Jusqu’à ce jour où elle avait buté contre la réalité et l’avait, surpris, lui, Diego, avec Thomas, Tom, à peine un adolescent. Leur Tom. Écarquillant les yeux en surprenant un discours de vieux, condescendant, style, tu verras, mon petit gars. Comment ne s’en était-elle pas rendu compte ? Empêtrée dans ses failles et ses hésitations, tout simplement. Elle n’avait pas mis longtemps à se désengluer des soucis, ces scories qui étaient devenues montagnes. Elle se devait de respirer à nouveau. Reprendre pied, renouer avec l’essentiel. Elle n’était pas de celles qui sombrent aisément.
Elle tend la main, épouser les lignes épaisses qui sculptent la chair de l’arbre. Un séquoia à fleur de toucher, palper, épouser. Précautionneusement, elle laisse son repas entamé, son sac sur le banc et s’avance vers lui. Son regard grimpe haut, jusqu’à cette pointe de clarté qui modèle la tête du géant, jusque ce jour, gommé par les tours de bétons et les arcs boutant de la cathédrale. Elle le croisait et ne l’avait jamais connu. Elle ne pouvait pas, son pas, son regard étaient restés prisonniers du chemin de gravier, attachés aux mottes de terre qui maculaient un gazon sale. Sauf aujourd’hui. Tous les deux, elle et l’arbre, ont sans doute rendez-vous. Une rencontre qu’un automne naissant a sans doute préparée. On peut lire de la légèreté dans ses gestes déliés, son chemisier léger s’ouvre sous la brise. Lui, à peine un peu plus visible à travers la claire-voie d’une frondaison voisine dépouillée. Elle se tient devant lui, les épaules lâches, apaisée. Ses lèvres appellent un baiser, effleurer l’arbre et sa peau rugueuse. Caresser la ligne claire et suivre jusqu’au ciel ce chant ondulant aux odeurs de sève et d’équilibre. Frémir contre ce pouls imperceptible.
Elle s’approche, se colle à lui. Elle croit un instant sentir son corps immense battre contre sa joue, contre sa peau. Si seulement il pouvait lui répondre et déposer en elle ce temps diaphane qui efface les bruits de fond, les propos oiseux et le caquètement entêtant des bataillons de pintades et dindons, de corps lourds et empotés.
Le baiser d’un rayon de soleil s’attarde sur le dos de sa main. À regret, elle se dégage lentement et s’éloigne. Elle range son déjeuner entamé, attrape son sac. Quelques pas au bout desquels elle se retourne furtivement. Dans l’étroit carré de verdure, l’arbre se hisse vers la lumière. Si simplement elle pouvait, elle aussi, ressentir cet élan de légèreté et se laisser porter. Elle hésite, esquisse un geste de la main. Oui, se retrouver, peau contre peau. A fleur de silence.

Le service examens (Gballand)

Secrétaire  au rectorat, Martine est sous l'autorité de M. Delplan, chef du service examens. En 20 ans de "carrière" Martine s'est fait son trou, comme on dit. Elle a son bureau, son ordinateur, sa poubelle, sa chaise, son téléphone  et personne ne peut  y toucher. C'est tout au moins ce que rapporte Cindy, sa nouvelle collègue de travail, deux années de service au rectorat, mais juste deux semaines  dans le même bureau que  Martine.
Cindy est arrivée avec ses ongles multicolores, ses photos, son miroir, sa bonne humeur contagieuse et ses conversations vaines. C’est cela que lui reproche Martine : elle parle trop et sourit trop pour être honnête.
Cindy est incollable sur « Plus belle la vie » et les recettes basse calorie ; il faut dire que Cindy soigne son aspect extérieur, Martine non. Cindy est plutôt tenue moulante et couleurs chaudes. Martine, elle, n’a aucun style. Sa seule préoccupation en matière de style : dissimuler un fessier proéminent. Cindy a bien donné quelques leçons de « relooking » à Martine, mais Martine a cru qu’elle se moquait d’elle. Pourtant Cindy est incapable de se moquer de quiconque. Cindy est d’abord et avant tout « premier degré ». Dans sa famille on est « premier degré » de génération en génération.
Martine met tout son talent à étriller Cindy. Elle est même allée jusqu’à dire que Cindy était une pauvre imbécile prête à tout pour grimper dans la hiérarchie ; même à "monter" le pauvre Delplan qui, pourtant, selon Martine, a autant de sex appeal qu’un bouc !
Martine sait que si elle fait encore un petit effort,  cette sotte de Cindy tombera définitivement en arrêt maladie… c’est ce qui est arrivé à l’imbécile de Cynthia, celle qui a précédé Cindy.