J’ai été seule pendant 2000 ans, le temps de l’enfance*. Un chemin barré de ronces dont les épines s’enfonçaient doucement dans mes pieds et mains nus, sans que je ne sente jamais la douleur ; c’est bien plus tard qu’elle m’est apparue, et j’ai dû retirer les épines une à une.
Enfant, je ne pensais pas mon enfance, je la vivais dans toute sa vérité crue. Je me revois échevelée, jouant au foot à corps perdu sur la place de l’école, fraternisant avec les garçons, fière d’être la seule fille de leur équipe ; un peu plus tard, c’était le collège et l’illusion de liberté dans la première cigarette mentholée ; puis j’ai franchi – dans la solitude grise de l’adolescence – le lourd portail du lycée où, minute après minute, cours après cours, jour après jour, j’ai attendu le moment où je serais délivrée de moi-même...

* cette phrase est tirée du livre de Christian Bobin,  Prisonnier du berceau